CE QUE J'APPELLE OUBLI

Laurent Mauvignier

 

 

Un homme se trouve dans un supermarché. Sa présence est due au hasard. Parce qu’il a soif, subitement, il ouvre une canette de bière et boit. Quatre hommes, deux par allées, viennent lentement jusqu’à lui, très lentement, comme s’ils désiraient le laisser finir sa bière, le laisser leur donner plus de raisons de l’interpeller. Ils le saisissent et le tutoient, immédiatement. Des hommes robustes aux crânes rasés ou aux dents de travers. Des costumes sombres. Rapidement maintenant, ils l’emmènent, non pas au poste de sécurité, mais loin, loin au fond de la réserve, et l’homme n’a pas le temps de leur demander où on l’entraîne ni pourquoi : « il ne sait pas quand vient la première claque sur le visage mais il sait que soudain on ne peut plus avancer, devant il y a un mur de conserves, il se retourne et esquive les premiers coups »

Le procureur déclara qu’« il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière ».

Ce crime aurait-il été moins intolérable s’il avait été question de deux bières ? Ou, comme se le demande le narrateur, « est-ce qu’en amassant de quoi remplir le Caddie le procureur aurait trouvé que c’était le juste prix et que ça ne valait pas plus ? » En fixant l’horreur sur cette unique bière, les gens – appelons ainsi ceux qui ont, de près ou de loin, donné leur avis sur ce fait divers : hommes de lois, policiers, lecteurs de journaux, nous peut-être – nient que cet homme avait une vie, certes modeste et marginale, mais une vie tout de même (avec notamment l’existence d’une femme rencontrée au hasard des routes et avec qui il entretenait quelque chose). Assez du moins pour l’entendre dire « pas maintenant, pas comme ça » lorsque vint la certitude de sa mort.

La densité de Ce que j’appelle oubli est vertigineuse. Happé par un tourbillon, par une terrible et haletante montée de l’atroce, le lecteur est le spectateur impuissant d’un drame. Un drame auquel le texte l’oblige à assister. Inutile de s’attendre à une quelconque résolution de l’« intrigue ». Sans autre raison que de faire peur, parce que c’est gratuit et qu’ils pensent être intouchables, les vigiles tabassent à mort cet homme. Aucune colère ne sourd de ces individus se persuadant que la victime représente « tout ce qui leur a fait du mal dans la vie ». Car certainement se sentent-ils eux aussi victimes. Leur violence n’est pas (seulement) un règlement de compte, mais le plaisir déviant d’hommes modelés par un univers psychotique : « c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort».

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier
Editions de Minuit

 

Quelques sensations…

« Tu cours à travers le monde comme un rasoir ouvert »  Woyzeck.

 

Une parole corporelle,

Une parole qui tombe d’un toit,

Plus elle va vite, plus on l’entend.

Etre dans la parole mais sans l’illustrer

Chaque fois qu’on dramatise le rapport au texte on n’entend plus la vélocité du jeu.

Ne pas rajouter mais enlever

Les mots s’enchaînent comme des épluchures d’oignon qu’on enlève par couches successives.

On n’entre jamais dans le langage courant.

Un fil tendu, constamment prêt à rompre

Cette urgence à parler

Ce n’est pas un théâtre où l’on parle

La parole est acte

Une langue qui peut toucher un public très jeune.

Ce n’est pas un texte qui se pense mais qui se prend, comme on pourrait le faire d’une drogue, une matière en fusion qui brûle et bouleverse.

Une langue neuve,

Une langue de plein pied dans le quotidien qui met à nu le scandale de l’état du monde.

Langue tranchante, directe.

 

« Parler c’est marcher devant soi » Queneau.

Une cannette de bière est plus précieuse qu’un homme. Qui est ce narrateur ? Qui parle ? Un témoin présent quand cet homme est mort ? Sa sœur ?

 

 

Le texte de Laurent Mauvignier est une logorrhée sans fin, sans début et sans fin, pour raconter une histoire terrible et banale, un homme mort en 2009, en France, parce qu’il a eu soif et s’est servi dans un rayon de supermarché, une histoire, ainsi retournée dans les tous les sens pour

tenter de sortir de l’absurdité des faits…en vain. 

« et ce que le procureur a dit, c’est qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu, qu’il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière »

sont les premiers mots de cette longue traversée, le trop de mots pour dire l’indicible, comme une tentative de compensation pour celui qui n’ a pas eu de mots pour se défendre.                                                                                                                                   Nadine Béchade

 

Faire revivre l’homme disparu.

Une seule phrase coule sans début ni fin, comme la vie même continue malgré les morts.

Beaucoup de peut-être qui se sont éteints avec lui.

 

« Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui font ça. Et pourtant,

des hommes » écrivait-il au sujet de la torture pendant la guerre d’Algérie. 

 

L’ombre d’un homme. Mauvignier extirpe son personnage de l’oubli et de l’indifférence quotidienne.

 

Une vie se dévide en une phrase de 60 pages, faisant sauter les barrières de la ponctuation.

 

Langue visuelle presque cinématographique.

Politique : ce texte montre ce que devient un homme dans « un monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent »

Cet homme existe et on l’a tous vu. Il faisait la manche ou errait dans quelque supermarché.

Il aimait, était aimé.

Et surtout, il rêvait. Il aurait voulu voyager, l’envie suffisait à le faire exister.

La violence  et la lâcheté des agresseurs : Ils veulent masquer le meurtre en acte de légitime

défense.

Un monologue à  plusieurs voix.

 

Poétique : le premier choc littéraire de Mauvignier, c’est Artaud. On retrouve quelque chose du poète. Le mot jeté comme un cri.

Il faut se jeter, lancer l’écriture comme une voiture de course à fond de cale ne freine pas, même quand elle change de trajectoire.

 

 

En signe de résistance, ce que Mauvignier appelle oubli, c’est le souvenir, ce droit à continuer de vivre dans des têtes accueillantes.

 

 

« Ce que j’appelle oubli » s’adresse à nous, nous frères humains.

Mauvignier souligne que sa façon d’écrire et de penser le monologue relève du rouleau compresseur.

Donner voix à ce qui n’en a pas : à savoir l’indicible de « ce qui s’est passé »

« c’est fini avant même d’avoir commencé»

 

 

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SPECTACLE DE FIN D'ANNEE

Du mercredi 26 au

samedi 29 décembre à 20h

Dimanche 30 décembre à 18h

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L'AMOUR VACHE 

Avec Nadine Béchade et

Gilles Favreau

 

Programme de chansons du répertoire, hétéroclites et sans concessions sur le thème de l'amour

 

 

Photo : Rafael Villamizar