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CRITIQUE AVIGNON

Discours à la Nation

10/07/17 par Jean Barak  |  publié dans : A la une, Festival, Théatre | Tags : André Benedetto, Charlotte Adrien, Comment va le monde, Discours à la Nation, Festival d'Avignon 2017, Marie Thomas, Michel Bruzat, Théâtre de la Passerelle de Limoges, Théâtre des Carmes

 

Canicule

Que faire en juillet en Provence, avec cette canicule qui a commencé avec un mois d’avance?

Marcher à l’ombre, sortir le soir, aller faire un tour en Afrique au Dock des Suds de Marseille, chaleur de four garantie et bière fraiche, ou se réfugier dans les théâtres climatisés du Festival d’Avignon. D’ailleurs, à part les extérieurs, ils le sont tous. Mais les places du «In» se sont vendues en deux heures, il y a des affaires à faire au marché noir, et le Off n’en finit pas d’enfler avec près de mille cinq cent spectacles. Etre reconnu universellement comme le plus grand théâtre du monde n’est pas sans effets indésirables, c’est la rançon du succès. Les théâtres eux mêmes se sont peu ou prou spécialisés, la programmation est un art, tous les auteurs vivants ou disparus sont là. Alors on peut sérier, spectacles pour enfants si vous en avez en âge de, humour à tous les coins de rue et pas que du mauvais, danse, cirque, pièces classiques, contemporaines, engagées, féministes, c’est aussi souvent un Festival militant.

 

 

 

Le théâtre des Carmes est de ceux là, sa programmation est engagée et intelligente, ce qui n’est en rien incompatible, ses spectacles peuvent être graves et drôles à la fois. A la demande du Directeur du Théâtre, le propre fils d’André Benedetto initiateur du phénomène du «Off», on y retrouvera Marie Thomas pour la troisième année dans «Comment va le monde?», mise en scène par Michel Bruzat qui a repris les textes de Michel Favreau, le clown canadien «Sol». Ils affichaient complet en 2015 et 2016. Si vous l’avez raté vous avez de la chance, après plus d’une centaine de représentations dans toute la France, vous pouvez encore le voir ou le revoir, on ne s’en lasse pas.

 

 

Discours à la Nation

En cette année d’élections en rafales où tout a semblé cul par dessus tête au jeu du grand chamboule tout, si vous pensez que tout a changé courez voir ce spectacle, sa drôlerie n’a d’égale que sa pertinence et sa férocité. Tout le monde a peu ou prou entendu parler de Machiavel et de son discours au Prince, ou du discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie, on ne peut non plus s’empêcher de penser au visionnaire «1984» d’Orwell.

Auteur et acteur au cinéma et au théâtre, écrivain, Ascanio Celestini prend ici la posture de l’éloge adressé au peuple par ses édiles reconnaissants. C’est une rétrospective décomplexée et cynique de l’histoire de la domination de l’homme par l’homme, contée avec gourmandise par ses acteurs tout puissants. Dans un «petit pays», une succession de tranches de vies donnent à voir et à entendre le discours du pouvoir et son effet sur le «peuple» qui n’a de cesse que de se débattre, jusqu’à ce que «nous soyons immobiles chacun dans son trou». «En un million d’année la mouche non plus n’a pas appris à échapper à l’araignée».

On y supprime toutes les matières d’enseignement au profit du cours de file indienne où on ne verra plus qu’une seule tête, blonde comme il se doit. Le narrateur raconte avec délice comment les rebelles deviennent notables, comment les puissants se sont adaptés aux révoltes en caressant les nouveaux rebelles avec des discours prometteurs lénifiants, il se prend à rêver de ce qu’aurait fait Gramci s’il avait été au pouvoir, et c’est ravageur.

«Vous nous avez expliqué qu’autrefois vous étiez comme des miettes sur une table désservie et que c’est nous qui vous avons unis comme les cinq doigts du poing. C’est à l’usine que vous aviez acquis une conscience de classe. Quels mots magnifiques! Et c’est vous qui nous les avez appris!».

« Alors nous vous avons concédé une pincée de droits, nous vous avons offert la démocratie, c’est à dire la possibilité extraordinaire de voter pour nous »…

Il faudrait écrire là tous le texte, alors autant aller voir la pièce.

 

 

Seule en scène

La volcanique Charlotte Adrien a abandonné l’anthropologie pour l’incarner sur scène, on l’a vue l’année dernière dans « Barbelés » d’André Benedetto au Théâtre des Carmes, mais aussi bien ailleurs dans du Cocteau, du Anouilh, du Tchekhov, et on en passe.

Seule en scène mais sous le regard exigeant et bienveillant du Metteur en Scène Michel Bruzat, fondateur du Théâtre de la Passerelle de Limoges. Il aura tout mis en scène, de Voltaire à Dario Fo, de Molière à Copi, de Sophocle à Boris Vian, pardon à tous ceux qu’on ne peut citer sans risquer de faire bottin mondain. Si épurée qu’on ne la voit plus tant elle est subtile, sa mise en scène met son actrice et le texte qu’elle incarne en majesté. C’est son crédo.

Alors, si vous ne savez où donner de la tête au Festival d’Avignon, commencez par le Théâtre des Carmes, et ne ratez sous aucun prétexte ce Discours à la Nation, un pur moment d’humour féroce qui s’adresse sans vergogne à votre intelligence.

Ca change.

Jean Barak

 

 

 

Cr


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