À LA LIGNE Feuillets d’usine,

Joseph Ponthus
Grand prix RTL 2019 Lire.
Avec Pierre Yves Le Louarn,
Fabiana Medina, Sébastien Debard
Mise en scène : Michel Bruzat
Scénographie : Patrick Jaillot et Michel Bruzat
Lumières : Franck Roncière – Costumes : Dolores Alvez Bruzat

« Nous apprendrons qu’en fait nous avons été forts / Nous n’avons pas été complaisants : Que nous sommes là / Pour de bon / Quoi qu’il arrive / Que l’amour sauve tout / Quoi qu’il arrive »

Note d’un spectateur…

Il y a quelques mois, je refermais Le bateau-usine de Takiji Kobayashi, publié aux très recommandables éditions Allia, en me disant que ce texte mériterait d’être incarné à La Passerelle, pour ce qu’il porte du message universel de lutte, de soumission volontaire, de force et de conscience prolétaire dans l’étouffante atmosphère d’un navire de pêche industrielle.

Et le lendemain, je retournais prendre ma place dans cette chaîne systémique d’oppression, entre le marteau et l’enclume. Pour manger. Pour éviter d’avoir trop peur de demain. Peut-être pour une illusion de liberté.

Mardi dernier, je m’asseyais avec mes enfants au bord du cercle magique de ce cher théâtre de La Passerelle, heureux de partager avec eux un temps devenu rare : un moment de culture et de spectacle.

Et ils sont arrivés. Avec leurs sourires, leur énergie, leurs chants. Et ils incarnaient si bien ces femmes et ces hommes qui valent bien plus que ce qu’ils font et que l’on maintient dans l’ignorance de leur propre valeur.

La performance de Fabiana Medina, Pierre-Yves Le Louarn et Sébastien Debard est stupéfiante, tant ils donnent vie avec justesse à la moindre goutte de sueur, la moindre engelure, le goût odieux du café-machine et de la Camel surchauffée. On sent les courbatures et les tendinites, on vibre des stratégies d’évasion musicales de cet univers laborio-carcéral et surtout, on comprend la peur au ventre. La peur de n’être pas à la hauteur de ce qu’on attend de nous. Ce « on » dont on ne connait que la raison sociale. Ce « on » pour qui nous ne sommes rien, sinon remplaçables. Cette peur humaine et insensée qui empêche de dire non. De le hurler.

Et pourtant … On sourit, on rit même de cette intelligence des hommes à survivre. Par amour. Pour l’amour.

Il y a tout ça dans « A la Ligne ». Le dur et le tendre. L’âpre et le doux. Et c’est bouleversant. Et c’est pour cela qu’il faut aller voir ce spectacle.

En sortant du théâtre, j’étais fier et heureux que mes enfants, la vingtaine heureuse mais plus concernée qu’il n’y parait (génération Tik-Tok / Insta et PlayStation mais aussi Gretha Thunberg et Mariage pour Tous) aient pu goûter et se laisser emporter par ces mots, ces visages et ces chants qui parlent un peu de leur grand-père. De ses nuits sur le port de Boulogne-sur-Mer à trier des caisses de poisson et qui laissait ses fringues sur le palier pour ne pas que l’appartement empeste de l’odeur des moules. Fier et heureux de leur avoir fait ce cadeau, reçu en plein cœur quelques minutes avant.

Les mots de Ponthus vibrent en moi ce soir, pensant à ce qui aurait pu être, à ce qui n’a pas été, aux illusions perdues et aux joies éphémères. Nous valons mieux que ce que nous croyons.

Demain, reprendre sa place dans la longue chaîne. Mais avec un petit air d’accordéon et Barbara dans un coin de la tête.

Mais avant, relire Takiji Kobayashi, penser à l’offrir à Michel Bruzat, pour peu qu’il en fasse le même tour de magie qu’avec « A la ligne ».

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